«Rendez-vous avec Pol Pot», l'Occident face à la machine de mort khmère rouge

«rendez-vous avec pol pot», l'occident face à la machine de mort khmère rouge

Rendez-vous à Pol Pot, de Rithy Panh. | Dulac Distribution

Attention: cet article comporte des spoilers sur le film.

Avec persévérance, Rithy Panh (né en 1964 à Phnom Penh et persécuté par le régime des Khmers rouges) explore depuis une vingtaine d'années la trace sanglante laissée dans son pays par Pol Pot –trace qui, du fait de sa monstruosité (en quelques années, principalement entre le 17 avril 1975 et le 7 janvier 1979, il y eut plus de 2 millions de victimes, soit près de 25% de la population de ce petit pays), a fait l'objet d'une bibliographie considérable.

Mais l'originalité de la démarche de Rithy Panh est qu'il a entrepris de mettre en image cet «auto-génocide», dès 2003 avec un film documentaire qui a fait date. Dans S21, la machine de mort khmère rouge, il décrivait le centre de torture et de mise à mort de Tuol Sleng, en plein cœur de la capitale, dirigé par le célèbre «Douch» (1942-2020); il y est revenu ensuite à travers de nombreux autres films.

Les questions qu'il se pose trouvent en effet difficilement des réponses: comment les hommes se comportent-ils dans des situations aussi extrêmes que celles des régimes totalitaires génocidaires? Comment suggérer la violence meurtrière de ces régimes sans pouvoir la montrer, faute d'images des massacres autres que celles de charniers? Comment exprimer le vide humain qui en est le produit, c'est-à-dire l'absence, la disparition de millions d'êtres? Comment comprendre la paranoïa mensongère de ceux qui ont décidé et mis en œuvre ces politiques exterminatrices?

Libertés

Rendez-vous avec Pol Pot s'inspire du onzième chapitre du livre de la journaliste du Washington Post Elizabeth Becker, Les Larmes du Cambodge – l'histoire d'un auto-génocide (1986). En décembre 1978, celle-ci reçut l'autorisation d'entrer dans ce qui s'appelait alors le Kampuchéa démocratique, accompagnée de deux autres occidentaux: James Alexander Malcolm Caldwell, universitaire écossais et écrivain marxiste réputé «ami du régime», et Richard Beebe Dudman, journaliste au St. Louis Post-Dispatch.

Le trio fut d'abord baladé dans le pays pendant deux semaines et contraint de visiter de vrais «villages Potemkine»: «Nous étions dans une bulle qui glissait devant les gens et les lieux, qu'on ne pouvait faire éclater qu'en tentant avec violence de se soustraire au pouvoir du Parti», écrit la journaliste. La rencontre avec Pol Pot eut lieu le dernier jour, le vendredi 22 décembre 1978. La nuit suivante, Caldwell fut assassiné dans des conditions mystérieuses, et le lendemain les deux survivants et le cercueil du Britannique reprirent l'avion pour Pékin.

Pour les besoins de son film, Rithy Panh a pris de nombreuses libertés avec le récit d'Elizabeth Becker. Les trois invités du régime sont devenus trois Français. D'ailleurs cela ne cadre guère avec l'atmosphère de l'époque: les Khmers rouges qu'a rencontrés Elizabeth Becker développaient un discours résolument anti-français. Surtout, ils cherchaient en priorité à s'attirer la bienveillance des États-Unis et de l'OTAN dans la perspective de la guerre imminente avec le Vietnam prosoviétique: pourquoi auraient-ils eu à se soucier de l'opinion publique de l'ancien colonisateur français, bien déchu désormais?

Ces trois Français sont une journaliste expérimentée (Lise Delbo, très pugnace, au visage inquiet et dur), un photographe ne voulant pas s'en laisser compter au risque de prendre des risques inconsidérés (Paul Thomas, qui disparaîtra mystérieusement) et un militant communiste qui avait connu plusieurs futurs Khmers rouges à la Sorbonne et passait donc pour un «ami du régime» (Alain Cariou, qui sera lui aussi abattu, exactement comme le fut James Alexander Malcolm Caldwell).

Autres exemples de distorsions: dans le film de Rithy Panh, Lise Delbo (Irène Jacob) est bien plus âgée que ne l'était à l'époque Elizabeth Becker (31 ans); les trois Français débarquent et résident près d'un aéroport perdu à des kilomètres de Phnom Penh, alors que dans la réalité les trois Anglo-Saxons avaient été installés dans la capitale, sur l'artère principale (l'avenue Monivong); c'était en décembre et il ne faisait pas chaud, contrairement à ce que montre le film de Rithy Panh, dans lequel les trois Français ruissellent de chaleur.

Au-delà des faits

À aucun moment, au contraire de ce qui est suggéré dans le film, Elizabeth Becker n'évoque un quelconque culte de la personnalité de Pol Pot: «Pas de photos de Pol Pot ou d'autres dirigeants, pas de portraits de Marx, Lénine ou Staline […]. Pol Pot occupait encore une position trop incertaine pour faire afficher son portrait dans tout le pays (bien qu'il eût déjà commandé des bustes de lui-même, nous n'en vîmes aucun en évidence dans des endroits publics pendant notre séjour).» Pol Pot semblait avoir la volonté de demeurer dans l'ombre pour mieux exercer sa toute-puissance; beaucoup de Cambodgiens n'apprirent son nom qu'après janvier 1979.

Par ailleurs, jamais Caldwell, quoique cynique, ne se serait fâché avec Pol Pot: selon Elizabeth Becker il serait même revenu enchanté de son entretien avec le dictateur –dans le film de Rithy Panh, on le voit, à la suite de cet échange, perdre ses dernières illusions quant à la vraie nature du régime.

Mais ce ne sont là que des détails, qui ne nuisent en rien à la crédibilité du film; ils s'expliquent par le souhait du réalisateur de dépasser les faits bruts pour faire œuvre d'art. Rithy Panh souhaite avant tout montrer par des images ce qu'a pu être le Cambodge au temps des massacres et quel ébranlement fut pour les intellectuels occidentaux la révélation du génocide cambodgien.

La force symbolique de ce désert où les êtres humains n'apparaissent que réduits à quelques vagues silhouettes, vite disparues, est une des grandes trouvailles du film de Rithy Panh.

Il en est ainsi du déplacement judicieux du lieu d'hébergement des trois «invités»: au lieu de l'aéroport de Phnom Penh, les trois «invités» débarquent sur le tarmac de Kampong Chhnang (près du village de Pratlang, à environ 60 kilomètres au nord-ouest de la capitale), un aéroport voulu par les Khmers rouges et jamais terminé. C'est aujourd'hui une immense étendue abandonnée avec deux pistes massives de 2.400 mètres chacune, bordées de douves, d'une tour de contrôle, de bâtiments administratifs, d'anciennes prisons. Rien ne pouvait mieux suggérer en effet le vide et l'absence, la démesure et la folie meurtrière des Khmers rouges.

Les trois Français y attendent qu'une voiture les prenne en charge pour les installer à proximité (c'est le visuel de l'affiche du film); on verra plus tard de maigres rangées de paysans esclaves cheminer sur ces pistes, des porteurs de panneaux peints en trompe-l'œil représentant une campagne idyllique, ou encore quelques camions chargés de jeunes soldats absurdement fanatisés.

La force symbolique de ce désert où les êtres humains n'apparaissent que réduits à quelques vagues silhouettes, vite disparues, est une des grandes trouvailles du film de Rithy Panh. À la fin, le cinéaste inclut aussi quelques images d'archives de Phnom Penh, elle aussi complètement désertée après avoir été livrée à l'abandon et à la ruine sur l'ordre des Khmers rouges, dès leur prise de contrôle de la capitale le 17 avril 1975 –toute la population étant déportée dans les campagnes.

Violence hors-champ

Plutôt que de chercher à montrer la violence directement, dans des reconstitutions qui n'auraient pu qu'être déplacées voire obscènes, Rithy Panh la suggère intelligemment par d'autres manières: il y a les cadavres qu'on devine vaguement sur les clichés que réussit prendre Paul Thomas (Cyril Gueï) lors de son périple interdit –qui lui coûtera la vie. Il y a l'insertion de quelques archives filmées montrant des fourmilières humaines à la peine pour d'invraisemblables et inutiles travaux de terrassements.

Il y a surtout le recours à des maquettes où de dérisoires figurines d'argile, aux visages peints naïfs mais étrangement expressifs, permettent de rejouer le cheminement des trois journalistes, petites silhouettes aux yeux ahuris devant le spectacle fallacieux qu'on leur présente. Ces personnages minuscules suggèrent eux aussi le vide (et font penser à ces milliers de disques de métal en forme de visages humains hurlant, symboles des millions de victimes de la Shoah, dans le «puits du souvenir» du Musée juif de Berlin construit par Daniel Libeskind avec le sculpteur Menashe Kadishman).

La scène centrale du film, qui ne figure pas ainsi dans le récit d'Elizabeth Becker, est sûrement la pathétique rencontre entre Alain Cariou (Grégoire Colin), marxiste internationaliste, et Pol Pot, qu'il avait connu à Paris à la Sorbonne, avec lequel il était resté en contact épistolaire et qu'il admirait. Quand il débarque sur l'aéroport de Kampong Chhnang, il a sur son veston un pin's avec la faucille et la marteau; quand on lui montre la chambre –évidemment modeste– où dormirait Pol Pot, il va s'allonger sur cette paillasse en se rêvant à la place de son ancien ami.

Certes, sur place, il n'avait pu s'empêcher d'être choqué par la brutalité des soldats qui accompagnaient le trio –et de s'interroger aussi sur l'étrange disparition du photographe Paul Thomas. Ses doutes sont suggérés en même temps qu'on voit défiler en surimpression, comme si l'on était dans sa tête, des images de la révolution à laquelle il voulait toujours croire malgré tout: celle des défilés de Mai 68 en France.

Entretien avec un empire

Quand il est convié à cet entretien particulier avec son «ami» Pol Pot, il s'imagine pouvoir lui faire part de ses doutes: ne serait-ce pas dramatique pour tous les militants révolutionnaires, lui dit-il, si le Kampuchéa démocratique échouait, car c'en serait alors fini du grand projet de révolution anticapitaliste que tous deux partagent? Les mots qu'il entend alors sortir de la bouche de son «ami» le déconcertent totalement et son malaise se lit sur son visage.

Que répond en effet le «frère numéro 1» (c'était ainsi qu'on désignait Pol Pot)? Qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, en l'occurrence qu'il faut se débarrasser de tous les représentants de l'ancien monde. Bizarrement dans la terminologie des Khmers rouges, ceux-ci sont qualifiés de «Nouveau peuple»: celui des villes, des commerçants et des intellectuels pourris par l'Occident, par opposition aux masses paysannes héritières du vieil État khmer qui avait dominé l'Asie du Sud-Est à l'époque d'Angkor, entre les IXe et XIVe siècles.

Restons lucides, nous rappelle le réalisateur, et ne nous laissons pas berner par le pouvoir des mots, capables d'amener y compris des honnêtes gens à accepter l'emprise des pires totalitarismes.

Pol Pot, qui parle de «purification», est très clair: il faut tuer tous ceux qui représentent ce «Nouveau peuple». Alain tente timidement de répliquer: «Mais ce sont des êtres humains!» Réponse du dictateur: «Mieux vaut une absence d'hommes que des hommes imparfaits» –ou, comme l'avait dit auparavant le président Mao le 1er juin 1958: «C'est sur la page blanche qu'on écrit le plus beau des poèmes.»

Sur cette table rase, selon Pol Pot, une société purifiée pourrait construire en quelques années un empire aussi puissant que celui d'Angkor. Cette affirmation nationaliste contredit totalement l'idée d'un internationalisme prolétarien et témoigne à l'évidence d'une incommensurable stupidité –selon Elizabeth Becker, «les gens oublient tout le temps à quel point ils [les Khmers rouges] étaient incompétents. Ils étaient cruels, impitoyables et incompétents.»

L'aveuglement d'Alain Cariou (comme celui de tant d'intellectuels occidentaux de l'époque) est illustré dans le film par une fable d'origine indienne à laquelle Elizabeth Becker avait aussi fait brièvement allusion, celle de l'aveugle et de l'éléphant. À un homme qui a les yeux bandés (ou qui s'aveugle volontairement), il est impossible de se faire une idée d'ensemble exacte et cohérente de ce à quoi il est confronté, s'agirait-il même d'un éléphant! C'est à un jeu de ce genre que Cariou s'était laissé prendre sous les ricanements de ses gardiens Khmers rouges…

Le film de Rithy Panh, en nous rappelant ainsi quelle fut la folie des Khmers rouges, vaut aussi pour nous contemporains, toujours menacés par des idéologies mortifères et la manipulation des faits. Restons lucides, nous rappelle le réalisateur, et ne nous laissons pas berner par le pouvoir des mots, capables d'amener y compris des honnêtes gens à accepter l'emprise des pires totalitarismes. En leur temps les Khmers rouges furent pour de nombreux intellectuels en Occident les héros de la lutte contre «l'impérialisme» (c'est-à-dire celui des États-Unis) et célébrés comme les libérateurs de masses populaires exploitées.

Au même moment, l'illusion communiste était pourtant en train de se dissiper, en ces années de bascule historique marquées par la publication en 1974 de L'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljenitsyne, l'exode des boat-people vietnamiens fuyant leur pays à partir de 1975, l'invasion du Kampuchéa Démocratique prochinois par le Vietnam prosoviétique de 1978 à 1979, celle de l'Afghanistan par l'Armée rouge en décembre 1979, sans oublier l'irruption de la vague islamiste avec la révolution iranienne de 1979. Aujourd'hui, ce sont d'autres illusions qui nous guettent.

OTHER NEWS

45 minutes ago

Angleterre : un remplaçant surprenant pour Southgate

45 minutes ago

Vacances en famille : voici l'âge à partir duquel ça devient vraiment cool

45 minutes ago

L'Union Saint-Gilloise partage contre le nouveau club de Zeno Debast: le Diable Rouge n'était même pas repris

56 minutes ago

OL : L’accord impossible, départ annulé !

56 minutes ago

Mondial U20 : la compo des Bleuets pour la finale, grosse incertitude pour un cadre

56 minutes ago

« J’ai senti la différence, » Fayza Lamari tacle le PSG !

1 hour ago

La mer gelée en Argentine ne remet pas en cause le réchauffement climatique

1 hour ago

On dirait le Sud, "un relent de médiocrité" selon le chanteur Nino Ferrer : l’inspiration improbable de son tube, très loin du Sud

1 hour ago

Royaume-Uni : face au défi migratoire, un gouvernement travailliste entre fermeté et apaisement

1 hour ago

Classement des 500 plus grandes fortunes françaises : le nombre de milliardaires progresse et atteint un plafond inédit

1 hour ago

Bourse : Le cours de l’or ce jeudi 18 juillet 2024

1 hour ago

Du guacamole à l'eau, du jus "bon pour la peau" trop sucré... Foodwatch dénonce les arnaques de l'été

1 hour ago

Myriam Boyer cash sur la naissance de son fils Clovis Cornillac : "Je l’ai eu comme une gosse qui voulait jouer à la poupée"

1 hour ago

Législatives : «Nous pouvons gagner», estime André Chassaigne, candidat du NFP au perchoir

1 hour ago

"Huguette reviens": des députés LFI appellent à réexaminer la piste Huguette Bello pour Matignon

1 hour ago

Incendie mortel à Nice : trois individus recherchés, Attal et Darmanin sur place… Ce que l’on sait du drame qui a fait au moins 7 morts

1 hour ago

Bruno Le Maire bientôt professeur en Suisse? L'Université de Lausanne confirme des "discussions"

1 hour ago

COMMENTAIRE. Présidence de l’Assemblée nationale : une élection qui donnera le ton

1 hour ago

Les Belges choisissent en priorité la France lorsqu'ils s'expatrient: découvrez les autres destinations privilégiées

1 hour ago

Girondins. Hugo Guillemet : "Je pense que le magicien va sauver le truc à la dernière minute"

1 hour ago

Mercato : Enorme rebondissement dans les dossiers Nico Williams et Dani Olmo au FC Barcelone

1 hour ago

Mercato – Simons, le Bayern Munich prêt à faire une énorme dépense ?

1 hour ago

OFFICIEL : Le nouveau classement FIFA dévoilé, la France toujours très bien classée, la Belgique dégringole

1 hour ago

Shelley Duvall : retour sur ses 10 looks les plus extravagants

1 hour ago

Mouvement contre les "bassines": 4500 manifestants au "Village de l'eau" dont 10% de black blocs

1 hour ago

Matignon : Olivier Faure veut trancher par un vote des députés entre Huguette Bello et Laurence Tubiana

1 hour ago

Pleine Lune en Capricorne du 21 juillet : ce signe astro va avoir beaucoup de chance (tout va pour le mieux)

1 hour ago

Les 12 Coups de Midi : Jean-Luc Reichmann choqué par le projet d'Emilien après son élimination, le candidat s'explique : "J'ai cette chance..."

1 hour ago

Horoscope du Jeudi 18 juillet 2024

1 hour ago

Perte de poids : Voici des astuces naturelles et durables pour booster votre perte de poids cet été !

1 hour ago

Robe pimpante, lunettes de soleil Victoria Beckham et sac pastel, Kate Middleton fait une apparition remarquée à Wimbledon

1 hour ago

Dans les Alpes, ce splendide lac classé au patrimoine mondial de l’UNESCO est turquoise grâce à des torrents glaciaires

1 hour ago

Piéton, vélo, trottinette ou voiture: qui est prioritaire au passage piéton?

1 hour ago

Pollution industrielle en France : 50 sites freinent la transition énergétique

1 hour ago

Football. Giorgio Chiellini annonce son départ du Los Angeles FC

1 hour ago

Quel est le parcours du marathon aux Jeux Olympiques de Paris 2024 ?

1 hour ago

Europe: que font ces mystérieux navires qui croisent en mer du Nord?

1 hour ago

Eden Hazard est de retour à Chelsea: le Belge fait une annonce pour tous les fans des Blues

1 hour ago

Carlos Alcaraz : " Mes escapades à Ibiza me permette de recharger mes batteries "

1 hour ago

Affaire Jégou-Auradou : même pas besoin de parodier de parodier CNews

ALONGWALKER VIETNAM: Kênh khám phá trải nghiệm của giới trẻ, thế giới du lịch ALONGWALKER INDONESIA: Saluran untuk mengeksplorasi pengalaman para pemuda global