«The Apprentice» : quand la jeunesse sombre de Donald Trump s'invite sur la Croisette

Immédiatement après avoir appris qu’il avait décroché le rôle de Roy Cohn dans The Apprentice, Jeremy Strong s’est plongé tête la première dans cette histoire, dévorant les livres consacrés à son personnage, décortiquant les interviews hautes en couleur laissées par ce dernier avant sa mort en 1986, et s’échinant à reproduire la tessiture si particulière de l’avocat à l’aide de bandes audio. Sur le tournage, ce mimétisme parfait lui a permis de composer un duo de haute voltige avec le Donald Trump interprété par Sebastian Stan : un pas de deux dans lequel se recrée la relation qui a changé le visage de New York, et peut-être même des États-Unis.

La méthode immersive de travail suivie par Jeremy Strong n’est pas différente de celle qu’il adopte habituellement pour ses autres rôles. Cette fois-ci pourtant, pas facile de quitter son personnage le soir venu. « Je rentrais tout seul à l’hôtel, encore sous le choc de toutes les implications pour notre présent des leçons que mon personnage offre à Donald Trump. C’était une sensation très perturbante, comme si je me trouvais au cœur des ténèbres. »

C’est précisément la ligne poursuivie par Ali Abbasi, le réalisateur de The Apprentice (qui sera présenté en avant-première lundi 20 mai au Festival de Cannes) : interroger à travers la relation avec son mentor Roy Cohn la genèse du personnage politique de Donald Trump. Mais le cinéaste souhaitait avant tout éviter l’écueil du film engagé ou polémique en pleine année électorale. Ali Abbasi, né en Iran, et auteur de films salués par la critique comme Border (prix Un certain regard au Festival de Cannes 2019) ou Les nuits de Mashhad (prix d’interprétation pour son actrice Zahra Amir Ebrahimi à Cannes en 2022) a préféré traiter le sujet sous l’angle du thriller, avec pour cadre le New York des années 1970, en adoptant un point de vue excentré pour traiter des grandes figures américaines de l’époque, adulées ou plus souvent détestées.

« L’idée, raconte le réalisateur, c’était de faire un film historique mais en mode punk, ce qui signifie qu’il fallait conserver un certain punch, une verve, sans trop s’arrêter sur des points de détail, l’idée n’était pas de donner des bons et des mauvais points. Les États-Unis sont certes un pays, mais aussi un empire. C’est plutôt ce côté empire qui m’intéressait. Pour quiconque a vécu au Moyen-Orient, l’image de l’Amérique est celle d’une force capable de défaire des gouvernements, de déplacer des armées ou des populations dans toute la région. Une puissance vue comme illimitée. »

En d’autres mots, l’Amérique est à l’image de Roy Cohn, le Pygmalion de Trump incarné par un Jeremy Strong dont émane un permanent sentiment de menace. Cet avocat qui a joué un rôle central dans l’inculpation – et l’exécution – des époux Rosenberg dans les années 1950, est une figure publique, un notable connu de tous dans la Grande Pomme. Pour obtenir la victoire, il ne recule devant rien, quitte à manipuler les faits et à brouiller la frontière entre vérité et mensonge. Ça vous rappelle quelqu’un ? Toute ressemblance avec un certain Donald Trump n’est pas purement fortuite et n’est pas que le fruit d’une pure coïncidence : cette relation est le creuset dans lequel s’est forgée la personnalité du futur président.

Un scénario développé depuis 20 ans

Dans les années 1970, le jeune Trump, bien moins sûr de lui qu’aujourd’hui, cherche avant tout à sortir de l’ombre de son père, pour enfin frayer avec des gens influents. Le premier regard entre Donald Trump et Roy Cohn s’accompagne d’une palpitante bande-son de film policier. C’est un de ces moments qui scelle un destin : celui des deux personnages bien sûr, mais aussi, d’une certaine manière, le nôtre. Quelques scènes plus tard, Cohn accepte de représenter Trump junior, une décision qui pourrait sembler anecdotique mais dont on ne saurait surestimer la portée historique.

« Par sa construction narrative, le film rappelle un peu Macadam Cowboy, analyse Jeremy Strong. Pour moi, c’est une histoire d’amour. Une histoire d’amour platonique entre un maître et un élève, deux hommes venus des faubourgs qui aspirent à habiter sur la Cinquième Avenue. Je vois Roy Cohn comme une sorte de donneur d’organes. Il donne son cÅ“ur de ténèbres à Donald Trump, et la greffe opère. »

«the apprentice» : quand la jeunesse sombre de donald trump s'invite sur la croisette

Pief Weyman ©2024

Le scénariste Gabriel Sherman traîne depuis une vingtaine d’années cette idée de film, qu’il développe plus intensément à partir de 2017. Ce journaliste de carrière, qui a commencé à la rubrique immobilière du New York Observer au début des années 2000 – avant de devenir contributeur régulier des colonnes américaines de Vanity Fair – s’étonne encore de l’accessibilité de Donald Trump à l’époque : « Il se vantait d’être milliardaire, et pourtant si j’appelais son bureau, il me rappelait toujours dans les 10 minutes. »

Il continue à suivre l’homme d’affaires, entre-temps devenu présentateur de sa propre émission de télé-réalité, la bien nommée The Apprentice, jusqu’au terme de sa campagne présidentielle victorieuse de 2017. En se plongeant dans l’univers trumpien, le reporter découvre le caractère incontournable des ficelles apprises par Donald Trump auprès de Roy Cohn.

« Mes interlocuteurs qui avaient connu Donald Trump depuis les années 1980 ne cessaient de dire qu’il mettait en Å“uvre les leçons de Roy Cohn. Ça a été une révélation. » Il écrit un synopsis, puis un scénario, qui est repéré par la productrice Amy Baer. À l’époque, du côté des studios hollywoodiens, personne n’est pressé de se lancer dans un film sur Trump, qui entame à peine son premier mandat. Après une longue attente, le projet entre en production ; commence alors la recherche d’un cinéaste capable de donner vie à ce script.

« Nous voulions absolument un réalisateur qui ne soit pas américain, car les étrangers ont généralement un regard plus intéressant sur la culture américaine », indique Amy Baer, citant elle aussi en exemple Macadam Cowboy – réalisé par le Britannique John Schlesinger. « La première fois qu’Ali et moi avons parlé, il a évoqué Barry Lyndon de Stanley Kubrick, et j’ai trouvé que c’était un rapprochement à la fois intelligent et inattendu pour ce film, qui raconte l’ascension sociale d’un homme qui phagocyte les personnes qu’il côtoie. »

Si pendant l’écriture du scénario Gabriel Sherman avait surtout en tête les classiques new-yorkais des années 1970 comme Un Après-midi de chien, Taxi Driver ou Network, Sebastian Stan dit s’être surtout inspiré des références données par Ali Abbasi pour entrer dans la peau de Donald Trump, à savoir Macadam Cowboy et Boogie Nights. L’acteur s’est engagé dans le projet bien avant que les fonds soient réunis – le film qui sort est une coproduction associant le Canada, le Danemark et l’Irlande –, à une époque où il n’était pas garanti que le film sorte un jour : « Ça a été long et difficile, et pour être honnête, je n’avais aucune certitude que ça se ferait. J’ai écumé Internet, j’ai puisé à toutes les sources possibles sur l’époque où se déroule le film. J’ai tout regardé. »

Ali Abbasi décrit la collaboration avec l’acteur comme un travail de tous les jours : « On regardait des vidéos de Donald Trump à différents âges, on analysait sa démarche, ses tics de langage, sa manière de manger… On passait tout au crible ! » Pour Gabriel Sherman, la façon dont Sebastian Stan donne vie à Trump est plus que fidèle : « J’ai l’impression de retrouver la personne que j’ai rencontrée, et qui n’a rien à voir avec le type qu’on voit à la télé… C’était un rôle vraiment casse-gueule, mais Sebastian y est allé à fond. Pour devenir Trump, il a employé toutes les ressources disponibles. »

Les puissants de New York

L’actrice Maria Bakalova, impeccable dans le rôle d’Ivana Trump, profite des retards imposés au tournage par la grève des acteurs – la production trouvera finalement un accord par intérim avec le syndicat pour reprendre plus tôt – pour se laisser pousser les ongles et découvrir les charmes de la manucure et du vernis rouge pétard. Elle en rit encore aujourd’hui : « Habituellement, je ne mets presque pas de maquillage, ça a complètement changé ma personnalité. »

Ali Abbasi : « On a rapidement compris que devenir trop ressemblant, c’était risquer de verser dans la parodie à la Saturday Night Live. Mais à trop s’éloigner, le risque était de perdre le lien au réel. » Pour trouver son équilibre, le film s’écarte délibérément du glacis pailleté généralement prisé par le genre du biopic : « Ce n’est pas un film conçu pour rendre les gens plus beaux qu’ils ne sont. » Renforçant le regard sans concession du cinéaste et son goût pour la patine de l’âge et du vieillissement, le maquillage et la coiffure mettent un point d’honneur à montrer l’imperfection humaine, accentuent le caractère composite de chaque être : « Ces gens étaient parmi les plus puissants du New York de l’époque. Pourtant, le visage de Roy a quelque chose d’étrange, il est gris, brunâtre, ses yeux sont injectés de sang. Quant à Donald, il n’a pas une belle dentition, il ne respire pas la santé. »

Chaque portrait est empreint d’une empathie inattendue. Incarnant un Donald Trump qui se laisse gagner peu à peu par la fièvre du pouvoir, Sebastian Stan montre en filigrane la fragilité qui l’habite avant sa transformation. À mesure qu’il gagne en influence et s’impose comme un personnage public incontournable, Donald Trump finit par abandonner son mentor Roy Cohn, dont le VIH est un secret de moins en moins bien gardé.

Si dans Angels in America, Al Pacino incarnait un Roy Cohn haut en couleur, Jeremy Strong confère à l’avocat un timbre plus mélancolique, crépusculaire. « C’est tout simplement la personne la plus fascinante qu’il m’ait été donné d’étudier. J’ai été ému par l’évolution du personnage une fois sa maladie connue. Il a tellement vécu dans le déni, et soudainement il se retrouve confronté à sa fin, et à la douleur, alors que c’est un type qui a fait beaucoup de mal. Je ne pense pas qu’il en ait conçu du remords, mais ça reste un être humain. »

Ivana, quant à elle, cimente la relation entre les deux hommes. L’histoire de cette immigrée opiniâtre projetée dans le monde des riches et des puissants a tout de suite intrigué Maria Bakalova : « Je voulais comprendre ce qu’elle avait vu en lui, ce qui l’avait impressionnée chez lui. » Si le film ne la dépeint pas en victime, il n’épargne pas non plus les moments de tangage dans sa relation avec Donald Trump. « Je ne cessais de me demander comment elle pouvait accepter ça, mais peut-être qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, et c’est l’une des facettes de son intelligence. Je peux évidemment la critiquer, mais aussi avoir de l’empathie pour elle. »

«the apprentice» : quand la jeunesse sombre de donald trump s'invite sur la croisette

Donald Trump Donald Trump et Roy Cohn. Bettmann/Getty Images

Pour Gabriel Sherman : « Quand les gens pensent à Donald Trump, ils se représentent ce personnage caricatural, presque inventé pour la presse people ou alors ce type qui fait des discours sans filtre pendant ses meetings. Mais le Trump des années 1970 était très différent. Il était certes agressif et avait les dents longues, mais il ne savait pas comment montrer sa puissance. Il faut analyser la façon dont des gens comme Roy Cohn et Donald Trump ont su manipuler la vérité pour parvenir à forger, par des procédés mensongers, une image de puissants. Cette histoire-là a quelque chose d’universel. »

Ce n’est qu’une des questions qui affleurent au sujet de The Apprentice. Deux autres se posent de façon autrement plus pressante : pourquoi un film sur Trump ? Et surtout, pourquoi maintenant ? Cela fait déjà dix ans qu’il monopolise les conversations à Hollywood, et avec son procès devant un tribunal pénal à New York, son nom s’étale dans toutes les rubriques. Mais Gabriel Sherman comme Ali Abbasi tiennent à souligner que leur film « n’est pas un film sur la politique », mais davantage sur la formation d’une personnalité, et les rouages les plus sombres du pouvoir aux États-Unis.

Reste qu’il n’est pas évident pour les spectateurs de faire abstraction du contexte politique en voyant le film, d’autant que celui-ci fait quelques clins d’œil à ce qui formera plus tard le socle de la carrière politique de Donald Trump – les phrases toutes faites répétées à l’envi, les étranges personnages dans son sillage directement venus du cercle de Roy Cohn. Interrogée sur sa capacité à juger le film « en toute objectivité » en tant qu’Américaine, Greta Gerwig, présidente du jury du Festival de Cannes, a répondu qu’elle s’efforçait « de voir chaque film avec un état d’esprit ouvert » et qu’elle ne souhaitait pas juger le film avant de l’avoir vu.

Une attitude que l’équipe du film aimerait retrouver chez le grand public. Le film et ses personnages valent pour eux-mêmes, indépendamment de ce qu’ils représentent dans l’actualité, grâce à un traitement tout en nuance, dépeignant des personnalités complexes, tantôt rouées tantôt sottes. Le tournage express, dicté par le budget limité, renforce l’impression de spontanéité, d’urgence de l’ensemble : « C’est un pari risqué que nous avons fait, et nous en sommes fiers », résume Sebastian Stan.

Initialement publié par Vanity Fair US

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