A Louvain, une exposition pour aller jusqu’au bout du Bouts

a louvain, une exposition pour aller jusqu’au bout du bouts

«La Cène» (panneau central du triptyque) de Dieric Bouts (1464-1468).

A Louvain, tout est Bouts ! On regarde Bouts, on mange à la façon de Bouts – araignée de mer, hareng, crevettes. On boit Bouts, une délicieuse cuvée de bière blonde… Mais qu’est-ce donc que Bouts ? C’est le nom de Dieric Bouts, né en 1410 (environ) et mort en 1475, peintre officiel de Louvain, issu de la deuxième génération des primitifs flamands, juste après Jan Van Eyck ou Hans Memling. Les Louvanistes ont une petite plaisanterie à son propos : ils l’appellent «le peintre inconnu le plus célèbre de Belgique».

Pour honorer son discret maître, la ville a créé un festival, programmé des concerts et passé des commandes à des artistes contemporains. Sur un immeuble, une fresque gigantesque, signée Leon Keer, s’anime sur l’écran du smartphone des passants, grâce à la réalité augmentée. Une peinture murale (pas très réussie) signale la maison où habitait Bouts. Surtout, Louvain présente une exposition où, pour la première fois, sont rassemblés 21 tableaux du maître.

«Chaque peintre accompagne le marketing des villes belges»

Afin de faire connaître cet illustre de l’ombre, éclipsé par les autres Flamands, le musée s’est posé une question légitime : comment regarder ses tableaux aujourd’hui, dans un monde qui n’a plus rien à voir avec le XVe siècle ? Tout d’abord, les replacer dans leur contexte. Il reste, aujourd’hui, peu de panneaux sur bois de Bouts : le protestantisme et les crises iconoclastes du XVIe siècle ont longtemps jeté l’opprobre sur cet art religieux.

Les peintres flamands n’ont donc pas toujours eu la cote en Belgique. «Dans un mouvement de construction de l’identité nationale, au XIXe siècle, on a redécouvert les primitifs flamands, explique Peter Carpreau, commissaire de l’exposition. Van Eyck, le technicien, a été associé à Gand, Hans Memling et son romantisme soft à Bruges, et Van der Weyden à Bruxelles. Chaque peintre accompagne peu à peu le marketing des villes belges.»

Qu’à cela ne tienne, Louvain a donc Bouts et popularise en fanfare son œuvre, emblème de la ville depuis les années 60. Sa destinée discrète s’explique peut-être par sa proximité avec l’Italie, poursuit Peter Carpreau : «Au XIXe siècle, Bouts, trop influencé par l’école italienne, représentait la décadence de l’école flamande…»

Spiritualité intime

Regarder Bouts, c’est se plonger dans le XVe siècle, une période faste pour Louvain. Après des épidémies de peste, des conflits et des crises économiques au XIVe siècle, la ville renaît. Elle investit dans le textile de luxe, la production de bière, et fonde en 1425 son université, qui fait encore aujourd’hui sa réputation. Dieric Bouts, né à Haarlem, aux actuels Pays-Bas, est attiré par le dynamisme de Louvain. Il s’y marie à «Catherine aux écus», une riche héritière. L’essor économique s’accompagne d’un renouvellement de la spiritualité, plus intime : la bourgeoisie commande au peintre des effigies en petit format de la Vierge, le clergé lui passe de grosses commandes.

Pour l’audacieux Peter Carpreau, qui ne recule devant rien pour mettre Bouts au goût du jour, les analogies avec notre époque permettent de mieux l’appréhender. «Ce n’est pas un artiste au sens romantique du terme, c’est un créateur d’images», affirme le commissaire, qui voit dans son atelier une fabrique visuelle, telle une agence de publicité ou un studio de création. Dans l’expo, beaucoup d’œuvres sont attribuées à l’entourage du peintre, à son atelier, ou même à ses fils. Dans la première salle, un personnage de BD accueille les visiteurs, pour montrer que Bouts était à son époque un illustrateur comme un autre. Cet anachronisme jure tout de même avec le très serein portrait du jeune homme en rouge, conservé à Londres…

La Vierge aux côtés de Rihanna et Lady Gaga

Dans un souci d’actualiser l’œuvre boutsienne, le parcours multiplie les incursions dans notre époque. Les portraits ou scènes religieuses sont mis en regard avec des photographies. Des têtes de Christ souffrant sous leur couronne d’épines sont rapprochées de gros plans de sportifs, suant dans l’effort. Des «Vierge à l’enfant» – Vierge de Cambrai (1300-1325), ou la délicate Vierge à l’enfant assise dans une niche de pierre, de Bouts – sont exposées à côté de clichés de Rihanna et d’Audrey Hepburn, avec leurs fils respectifs. Au XVe siècle, apparaît une nouvelle pop star : Marie. Cette iconographie persiste jusqu’à aujourd’hui, comme le montrent des images de Beyoncé ou de Lady Gaga.

Mais Bouts est plus un paysagiste qu’un portraitiste. Ses panoramas embrumés, où arbres, rivières et montagnes convergent vers l’horizon, sont fascinants. Dans Ecce agnus dei, un Christ en robe bleue lévite à côté d’une sublime rivière en zigzag. Autre rapprochement étonnant : des dessins de Star Wars, empruntés au futur musée de George Lucas à Los Angeles, donnent un écho inattendu aux paysages lunaires et stylisés de Bouts.

Tableaux comme passés au rouleau à pâtisserie

Les associations entre les images du XVe siècle et celles d’aujourd’hui n’ôtent cependant en rien «la raideur congénitale des figures» du peintre, leur «immobilité verticale» qui leur donne toujours des airs de «marionnettes», comme l’avait noté l’historien d’art Erwin Panofsky, dans son ouvrage les Primitifs flamands, en 1953. Malgré la perspective naissante de certains tableaux, ils paraissent aplatis, comme passés au rouleau à pâtisserie. Les personnages sont pensifs, de marbre. Ceci est particulièrement vrai dans la Cène, qui clôt l’exposition, polyptyque conçu pour la cathédrale Saint-Pierre. Le Christ face à une assiette de bouillon y est particulièrement détaché au milieu de détails curieux à regarder : lustre ouvragé en cuivre, carrelages et verres soufflés en couleurs, petits pains, deux intrus dans un passe-plat…

Même sensation d’indifférence avec le Martyre de saint Erasme, où une éviscération lente ne trouble ni le bourreau, ni les spectateurs, ni le martyrisé, dont les boyaux sont enroulés sur une broche. Quelques créatures infernales viennent cependant pimenter l’univers boutsien. Dragons chauve-souris, diable rouge, dans la boschienne Chute des damnés, et drôle de bestiole à cornes au pied d’un religieux, encore dans le Martyre de saint Erasme. Etrangement, les bouches ouvertes des personnages ne produisent aucun son. Malgré le barouf autour de son nom, Bouts reste encore l’énigmatique «peintre du silence».

«Dieric Bouts, créateur d’images» au musée M de Louvain (Belgique) jusqu’au 14 janvier.

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